jeudi 31 juillet 2008

"Une Française à Madrid" publié !

Rendez-vous sur la page :
http://www.manuscrit.com/catalogue/textes/fiche_texte.asp?idOuvrage=11747
pour consulter ma page de présentation et, si ça vous dit, commander le livre !

samedi 19 juillet 2008

jeudi 17 juillet 2008

Jour 16 - Une après-midi avec Roselyne et Josiane

- Extraits (fictifs) de courts dialogues québécois -
Les termes portant un astérisque renvoient au lexique (lui-même complété par d'autres mots purement québécois).


12 h : les deux adolescentes se retrouvent chez Roselyne. Objectifs de la journée : bouffer(1) et magasiner*.
« Allo* !
- Bonjour Josiane ! Ça va bien ?
- Oui ça va bien. On va dîner* ?
- Il faut que je passe au marché* d’abord.
- OK. Tu vas auquel ?
- À Metro. T’as pas vu la pub ? Prix coupés sur les cure-oreilles* et les protèges-dessous* ! Et prix gelés sur les débarbouillettes* et les tampons à démaquiller* !
- Tu pourrais en profiter pour acheter quelques trucs pour l’apéritif de ce soir.
- OK, je prendrai un paquet de grignotines* et deux ou trois trempettes*.
- Des grenobles* aussi et des muffins au bleuet* !
- Bonne idée.
- Très bien. Pendant ce temps j’irai à la fruiterie, ensuite je passerai au dépanneur* acheter un briquet, j’ai perdu le mien… Ah, y a aussi ma mère qui veut que j’amène une chemise au nettoyeur*… »

Après les courses, Josiane et Roselyne se mettent d’accord sur un restaurant où aller casser la croûte(1).
« Pourquoi pas la brochetterie de la rue Côte-des-Neiges ? Ils font des supers sous-marins* au steak !
- D’accord.
- Il se peut qu’il y ait du monde par contre…
- On verra bien…
- Ouais.
- On y va comment ?
- J’ai envie de prendre mes patins à roues alignées.
- Moi je prends mon vélo ! Le problème c’est que je connais pas bien les pistes pour aller là-bas.
- Attends on va regarder sur le mappe*. »

Une demi-heure plus tard…
« T’as vu tout ce monde !
- Oui Roselyne, j’ai vu…
- Le mieux c’est d’aller demander à l’intérieur si on pourra avoir une place avant la fermeture.
(…)
- Bonjour ! Ça va bien ?
- Bonjour. Est-ce qu’on pourra avoir une place avant la fermeture ?
- C’est flush*… Vous arrivez tard et il y a beaucoup de monde dans la ligne*…
- Bon, qu’est-ce qu’on fait Roselyne ?
- On va plutôt changer d’endroit.
- OK. »

Les deux copines se rabattent sur le Mc Do du coin.
« On prend une poutine* chacune ?
- OK.
- Quelle grandeur tu préfères ?
- La régulière.
- Ouais moi aussi… En plus après, comme on aura encore faim, on ira s’acheter des cookies à la canneberge*. J’adore la canneberge !!
(…)
- Bonjour. Deux poutines régulières.
- 10 dollars et 15.
- Roselyne, t’as pas 15 sous ?
- Non…
- Ça fait rien… Voilà vos poutines.
- Merci.
- Bienvenue*.
- Bonjour*.
- Bonjour. À la prochaine. »

14h30. Devant l’entrée du réseau souterrain montréalais, soit des dizaines de kilomètres de restaurants (comprendre « fast-food ») et de boutiques.
« T’as bien barré* ton vélo Roselyne ? Y a beaucoup de passage par ici…
- Ouais, ouais.
- Bon on va magasiner au Centre Eaton ? Y a Gap et American Apparel(2).
- Oui, il me faut une camisole*. En plus, je crois que présentement ils font des rabais.
- OK. Après je passerai à la cueillette* de la pharmacie.
- OK, j’en profiterai pour acheter une carte de souhaits, c’est l’anniversaire de mon frère.
- On prendra « Elle » aussi(3) ! Pamela m’a dit qu’il y avait une super entrevue de Jennifer Aniston !
- Ah ouais ?????
- Ouais !!!!!!! On peut participer à un jeu aussi, et courir la chance de gagner une paire de billets pour New York !
- Et tu veux qu’on parte ensemble ?
- Ben pourquoi pas ?
- Ben comme je suis tombée en amour de Sébastien, je préfèrerais partir avec lui… En plus il est majeur, ça fait une sécurité pour mes parents. »


Lexique

Âge d’or : 3e âge
Allo : salut
Barrer : verrouiller
Bienvenue : de rien (en réponse à « merci »)
Boyau : tuyau
Bonjour : bonjour / au revoir
Brasser : mélanger / remuer / secouer
Camisole : gilet
« C’est flush » : « c’est limite »
Carte de souhaits : carte de vœux (oui, elles se vendent aussi en pharmacie…)
Disques de coton : tampons à démaquiller
Cueillette : guichet où l’on récupère une commande
Cure-oreille : coton-tige
Débarbouillette : lingette démaquillante
Dépanneur : petite épicerie
Dîner : déjeuner
En retourner : rentrer (d’un lieu)
Entrevue : interview
Grandeur : taille (se dit aussi pour les vêtements)
Grenoble : noix
Grignotine : amuse-gueule
Laveuse : lave-linge
Ligne : file
Magasiner : faire les magasins
Mappe : plan
Marché : supermarché
Nettoyeur : pressing
Patins à roues alignées : rollers
Poutine : frites avec cheddar fondu, le tout recouvert d’une sauce indéfinissable (désolée…)
Prix gelés : prix inchangés
Prix coupés : prix en baisse
Protège-dessous : protège-slip
Sécheuse : sèche-linge
Sous : centimes
Sous-marin : sandwich allongé avec pain à hamburger
Tabagie : bureau de tabac
Tantôt : à l’instant
Tomber en amour : tomber amoureux (ça c’était pas dur non plus)
Trempette : sauce où l’on peut tremper des chips, des gressins, etc.


Mots sans traduction :Bleuet et canneberges : baies, au même titre que le cassis, la myrtille, la framboise, etc.

1 terme beaucoup moins familier qu’en France.
2 marque de vêtements.
3 les pharmacies constituent en réalité de mini supermarchés…

mercredi 16 juillet 2008

Jour 15 – Montréal l’hiver, Montréal l’été

Il est loin l’hiver et ses -15°C, le souvenir de mes 10 couches de vêtements (j’exagère à peine) empilés tant bien que mal sur mon pauvre petit corps soudain bien trop lourd. C’était en janvier 2006, lors de ma première découverte de la ville.
Dans les rues, chaque passant se cachait dans sa bulle, se protégeant au mieux du froid en fendant l’atmosphère gelée. La vie se concentrait dans les magnifiques villas victoriennes des quartiers périphériques ou bien dans de charmantes maisons toutes serrées comme pour se tenir chaud. Parfois, quelques surprises m’attendaient, elles réveillaient l’ambiance, la faisaient douce et attirante : les skieurs traversant les parcs et les patineurs glissant sur le fleuve saint-Laurent.

Aujourd’hui à 22h30, les vêtements ont tous disparu ou presque ; je transpire dans ma petite chambre du 9e étage, au dessus de la forêt et des écureuils.
Dehors, l’ambiance bat son plein dans quelques endroits stratégiques, comme si la population rattrapait le temps perdu en investissant un espace commun. Le contraste avec Madrid reste toutefois saisissant. Là-bas dans mon ancien chez-moi, une effervescence permanente, presque partout ; une foule bigarrée, bruyante, mélange de cris d’enfants, de parents qui leur courent après, de rires exagérés d’adolescents aux hormones en ébullition, de voix enjouées de mamies sortant entre copines, et ce, jusqu’à 1 heure du mat’ (bien tassée). À Madrid, tout le monde sort, investit la rue, souvent sans discrétion, en pensant d’abord à son propre plaisir mais en restant prêt à s’agréger à de nouveaux groupes au gré de ses déambulations nocturnes, histoire de pimenter la fête. Malgré ce côté superficiel et exagéré, la ville « attrape » par son exubérance, sa liberté, et je ne pourrai pas éviter d’y passer, à l’avenir, quelques week-ends.
Les Québécois, pour leur part, attachent plus de valeur à la politesse, à la courtoisie, et se laissent aller sans excès, sans désir de faire plus que le voisin. Ils ont le contact facile eux aussi, mais il s’appuie sur une base différente : c’est leur simplicité et leur tranquillité qui les amènent à échanger sans difficulté, à aller naturellement vers les autres ou bien à les recevoir avec une grande gentillesse. J’en ai fait l’expérience à Ottawa (lire « Au pays des gens gentils ») et à Québec (billet à venir). À Montréal, j’en ai eu l’occasion notamment au festival « Juste pour rire », en circulant au milieu des nombreuses animations présentes durant 11 jours dans plusieurs rues, créant tout un monde imaginaire quelque part entre le quartier gay et les gratte-ciel (voir les quelques photos un peu plus bas).
Montréal m’étonne et me séduit par son côté étonnement serein. J’aime la découvrir, je m’y sens bien… mais elle ne m’attrape pas.






Ce jeune homme (qui ressemble étrangement à mon frère, mais là n’est pas la question…) est en train de construire un hamac. La création dans son ensemble, qui représentait d’après moi une toile d’araignée géante, possède toutefois une valeur bien plus symbolique : « C’est une œuvre d’art, réalisée « in situ ». Elle change tout le temps en fait ». Il pose son scotch et conclut, avec un énorme et charmant sourire :« c’est organique ! »

mardi 15 juillet 2008

Jour 14 – Monsieur le Directeur*, et tous les autres

Comme l’an dernier à la même époque** monsieur le directeur, vous me donnez la petite impulsion qu’il me manquait. En lisant votre mail surprise, ses mots tout simples et pleins d’affection, vous m’encouragez à profiter encore plus de « mes longues vacances », à me fondre dans la population, à profiter d’elle, et vous me répétez ce que je sais déjà : m’enrichir au contact de tous ceux que je croise, à tout moment. Je le sais déjà, et vous savez que je le sais ! Vous y attachez la même importance que moi, voilà tout.

Après de longs et parfois douloureux efforts, c’est bien à Madrid que j’ai finalement goûté à cet enrichissement plus que n’importe où ailleurs. Une foule d’horizons différents se sont ouverts, suivant le caractère, la manière d’être, l’histoire, l’identité de chacune des personnes que j’y ai rencontrées. Et ces dernières sont venues s’ajouter à beaucoup d’autres qui comptaient déjà pour moi depuis plusieurs ou de nombreuses années. Résultat, je me sens entourée comme jamais. Chacun de ces liens me soutient, me porte, et cela même à 6 000 kilomètres de leur lieu d’origine.

Mes amis, vous me faites tous un bien fou !


* l’un de mes anciens élèves.
** cf. Une Française à Madrid.

dimanche 13 juillet 2008

samedi 12 juillet 2008

Jour 11 – Les « Ch’tis » en visite au Québec !

Aujourd’hui avait lieu l’avant-première du film à Montréal, et cela en présence du chef biloute : Dany Boon ! Tapis rouge, télés, VIP, prestigieuse salle de 900 places avec piliers en marbre, fines tapisseries brodées et statues en stuc rehaussé d’or : la ville a fait honneur au nouveau statut du ch’ti. Prix à payer pour les fans (reconnaissables à leur casquette « Chalut Biloute ! » vissée sur la tête)* : une heure trente d’attente afin de s’assurer la meilleure vue sur l’écran géant et, accessoirement, sur la plus célèbre des « P’tites Quéquettes »…

Quelques confidences (mais peut-être ont-elles déjà fait le tour de la France…) :
- ils étaient réellement saouls lors de leur tournée à vélo et de leur arrêt pipi au bord du canal (la scène était tellement réaliste il est vrai)…
- Daniel Auteuil aurait dû tenir le rôle de Kad, les producteurs souhaitant un « grand nom » en rôle principal (ils avaient peur du flop, et s’assurer une tête d’affiche aurait permis de limiter la casse), mais son emploi du temps surchargé aurait trop repoussé le tournage. Dany Boon a ensuite demandé à José Garcia, qui a refusé car « très fatigué d’un précédent tournage ». Quatre ou cinq autres acteurs ont également dit non…
- Dany Boon a rencontré Will Smith, qui lui a acheté les droits pour le remake américain…

Mais peut-être que vous en avez marre d’entendre parler des Biloutes, non ?


* J’étais troisième dans la file, mais sans la casquette…


Il est un peu petit mais c'est bien lui !

Petit aperçu du cinéma (l'écran est à droite de ce que vous voyez).

vendredi 11 juillet 2008

Jours 9 et 10 – Au pays des gens gentils

Hier et aujourd’hui, j’ai rencontré les habitants les plus gentils du monde : les « Ottaviens » ; ils vivent dans la capitale la plus douce qui soit, Ottawa. Le faste parisien, la folie madrilène, l’électricité londonienne ou encore l’histoire romaine sont bien loin de cette charmante ville aux allures provinciales, à l’accueil simple et chaleureux.
À Ottawa, on se sent comme dans un petit nid douillet, diverti par la spontanéité et le naturel de sa population, rêveur en dessous des gratte-ciel du quartier financier, étonné devant son identité au très fort goût anglais et les quelques richesses architecturales que la reine Victoria y a laissées.

Une visite sur la colline du Parlement suffit à apprécier le caractère « outaouais ». J’ai d’ailleurs battu à l’occasion mon record de présence dans un seul et même lieu touristique, avec à la clé, autre record, trois visites guidées à la suite. Et pourtant, ces cinq heures sont passées en un éclair ou presque. En dehors de la beauté des trois édifices parlementaires et de la vue imprenable sur la ville sur laquelle donne le site, c’est bien les gens qui m’ont le plus accrochée. Les guides notamment, jeunes, décontractés et, pour la petite pointe exotique, au français revisité ; à ce titre, l’immense « Scott », à l’épaisseur d’une carte postale, au cou de girafe se terminant par une minuscule tête, mais au sourire tellement charmant, a réservé quelques jolies surprises à la poignée de visiteurs que nous étions. Voici quelques petites perles (je ne peux pas résister…) :
« George-Étienne Cartier meurt l’année prochaine, en 1873. »
« Sir John et ce George étaient très culturés. »
« Sir John a laissé une vie assez luxe en Angleterre. »
« Sir John est tombé en amour de la ville* »
« Lady MacDonald a peinturé les murs du bureau. »
« C’est le parti conservatoire qui a pris ces décisions. »

En plus de vous faire marrer, les « Ottaviens », ils vous sourient, comme ça, sans raison, dans la rue ou bien quand vous passez à côté d’eux près d’une table de café.
Les « Ottaviens », quand ils vous voient paumés avec valise et plan à la main, dégoulinant sous le chaud soleil, ils viennent immédiatement vous voir, vous disent que pour aller à la gare, il faut prendre le bus n°95, qui part du quai qui se trouve juste là, en dessous du pont, que le billet coûte trois dollars, à donner directement au chauffeur, et que la gare ne se situe qu’à deux stations. Ensuite, quand vous arrivez sur le quai en question, bientôt suivis du bus 95, ils vous font un dernier signe en criant : « c’est celui-là ! »
Les chauffeurs de bus « ottaviens », quand ils parlent anglais et pas français et vous français et à peine anglais, quand en plus vous n’avez pas trois dollars et que vous emmerdez tout le monde avec votre valise, ils vous demandent en souriant : « alors, vous partez en week-end ?! »

Ottawa, le pays des gens gentils…


* J’ai appris plus tard que cette expression était courante en québécois.


Un petit dej’ typiquement anglais pour bien commencer la journée (le lendemain, j’ai demandé du jambon en plus…).

Le Parlement.



Ça ne vous rappelle pas l’Angleterre ça aussi ?

Non, aucun ne s’est cassé la gueule !

L’intérieur du Sénat, avec le trône réservé au couple royal. Le Canada est une monarchie constitutionnelle et, bien qu’indépendant, reste sous la souveraineté de la reine d’Angleterre.

mercredi 9 juillet 2008

Jour 8 – Courtoisie québécoise

12h15. Ma nouvelle heure pour le déjeuner (en Espagne, la matinée se termine à 14 h). Je ferme mon « Histoire de la littérature du Québec » et me rends au « Café des lettres », situé à l’autre bout de la bibliothèque. Le panneau à l’entrée m’arrête ; je lis : « Veuillez nous faire le plaisir de vous assigner une table ». Juste devant moi s’ouvre un espace sobre et lumineux, avec alignement de petites tables noires contre des murs blancs. La serveuse, tout en noir elle aussi, me regarde de loin et me fait signe d’approcher. « Ça va bien aujourd’hui ? » me demande-t-elle comme à une vieille copine. En guise de réponse, je lui souris timidement, puis m’installe sur une chaise de bar. Après consultation de la carte, je me décide pour la salade niçoise. « Mais certainement ! » me répond mon hôte avec une voix s’envolant dans les aigus.
- Je pourrais avoir du pain aussi ?
- Mais très certainement !!! » dégaine-t-elle.
Le ton montant encore d’une gamme et mon sourire atteignant des sommets, j’arrête les questions et attends sagement mon plat.
12h25. L’imposante salade arrive sur la table. Avec elle, le visage rond et tanné de « Liliane ». Je l’accueille par un cordial « merci » et reçois un chaleureux « bienvenue ! » en retour.
12h40. L’heure de la note. À ce stade du repas, les paroles de ma serveuse préférée franchissent l’étape de la spontanéité, elles devancent carrément les miennes. En effet, un simple regard vers elle suffit à déclencher un surchauffé : « Ouiiiiiiiiiiiiii !!!!! Mais très certainement mademoiselle !!!!!!!!!!!!! » avant qu’elle ne déboule avec la note.
12h55. Ma copine Liliane me prend par le bras, me regarde droit dans les yeux et conclut : « Bienvenue au Québec ! ».

Non, je n’ai pas osé répondre par un survolté : « Mais très certainement !!!!!!!! »

lundi 7 juillet 2008

Jour 6 – Madrid-Montréal, 6 000 kilomètres

Il est 22h42. Je viens de boire une cannette de très exactement 156 ml de jus de légumes à dominante céleri (j’avais oublié qu’en Amérique du nord ils étaient très céleri… Dommage…), et ce dans mon nouveau et magnifique mug rouge métallisé. Sous mes yeux, le plan de ma destination de demain : une petite île séparée du cœur de Montréal par le fleuve Saint-Laurent, que l’on peut rejoindre en métro, en bateau, en voiture, en vélo et, oh surprise, en patins à roues alignées.
Il y a une semaine, à 22h42, je rangeais les dernières affaires dans ma valise avec une logique que j’espérais toute scientifique (précision : je déteste les maths). Je me retrouvais seule dans l’appartement soudain vaste et vide. Fatiguée, planante déjà, me rapprochant du décollage express au-dessus de l’océan, au-dessus d’une petite lumière que je m’apprêtais à éteindre, j’attendais le cœur serré le dernier appel madrilène.

Autour de moi, il y a la forêt et les écureuils, de grandes maisons avec le toit en pointe, des portes d’entrée arrondies précédées d’un petit escalier en bois coloré, et de larges plates-bandes fleuries bordant les trottoirs. Il y de grandes avenues toutes droites avalées par les cyclistes ; au bord s’alignent de longues voitures américaines et japonaises avec écrit « Québec, je me souviens » sur les plaques d’immatriculation.
À 6 000 kilomètres, il y a Madrid, son exubérance, la folie de ses rues, ses odeurs de tortilla, ses gambas al ajillo fumantes dans les petits poêlons en terre cuite, ses bars envahis, ses tablées débordant sur la rue, réunies autour des raciones et tapas, sa pollution et sa chaleur étouffantes.
Madrid est tellement loin.

Madrid, c’était il y a une semaine, c’était dans une autre vie.

mercredi 2 juillet 2008

Jour 1 – Les écureuils, les sous-marins et les tilleuls

3h30. Premier réveil (de courte durée).
6h30. Deuxième réveil, définitif celui-là.
7 h pétantes. Je débarque au petit-déjeuner proposé par la résidence pour 6,50 dollars. Je continue sur ma lancée d’hier en privilégiant le « local » et tartine donc mon toast de beurre de cacahuète. Ça ressemble à ce que j’imaginais, à ce que tout le monde peut s’imaginer : une mélasse graisseuse (ceux qui aiment diront « mélange onctueux ») au très fort goût… de cacahuète. Écoeurant, mais il fallait essayer !
7h30. Je passe par l’accueil avant de remonter dans ma chambre et demande à une nouvelle jeune fille où je peux me procurer une carte de téléphone. « Tu peux aller au dépanneur, au bout de la rue.
- Au dépanneur ?
- En France ça s’appelle tabagie je crois.
- Ah… »
8h30. L’heure de partir à la recherche de ce fameux dépanneur (qui se révèlera être une petite épicerie) et, plus largement, de découvrir mon nouveau quartier. En longeant la petite forêt qui borde la résidence, je croise de nombreux cyclistes et un écureuil qui bondit sur le trottoir avant de grimper illico à l’arbre le plus proche. Une voiture avec un petit drapeau espagnol dépassant de la vitre passe ensuite sous mes yeux. Je continue ma route tout sourire, comme réconfortée. Un quart d’heure plus tard, me voilà enfin dans une rue avec des commerces : entre autres une lunetterie, une fruiterie et un salon de coiffure pour homme avec un gros écriteau : « Simon, spécialiste de la coupe aux ciseaux ». Je fais quelques courses à la pharmacie (céréales, une très jolie cannette de thé vert au ginseng et à la pomme rouge de 695 ml, ainsi que des cuillères et verres en plastique*). De nombreux restos (bien grand mot…) défilent, dont la plupart asiatiques, au milieu desquels dénote un fast-food 100% québécois avec l’annonce en devanture d’un « sous-marin au steak ». Au fil de ces découvertes, je croise des habitants de toutes origines, des Juifs pratiquants, et entends parler, comme hier, anglais et français. Ma langue me paraît presque étrangère, elle me surprend à chaque fois que quelques mots surgissent de-ci de-là ; je parle avec précaution, comme si je devais me réhabituer, retrouver ma langue maternelle. Perdue dans mes pensées philosophiques sur le sujet, je continue la large route qui, bientôt, longe un parc bordé de tilleuls en fleurs. Je passe dessous en les respirant très fort, plonge alors quelques minutes dans le village du Cantal où prennent mes racines, dans le jardin familial où s’épanche la même odeur, et où je n’irai pas cet été pour la première fois depuis ma naissance.

Je ne ressens ni tristesse, ni mélancolie, ni peur, rien de tout ça. Cependant, une petite phrase aura émaillé toute cette journée, apparaissant à chaque fois à l’improviste : « Qu’est-ce que je fais là ? »


* Il n’y a rien dans la résidence !

mardi 1 juillet 2008

Jour 0 – Atterrissage

J’ai de la chance : durant les neuf heures passées dans l’avion, j’ai pu étendre mes jambes de mannequin (précision, je mesure 1,58 m), mon siège se situant au premier rang, juste à côté de la porte (j’étais en réalité doublement chanceuse : en cas d’accident en plein ciel, c’est moi qui allais sauter la première…).
22h40 heure française / 16h40 heure montréalaise. Me voilà sur le sol canadien. J’étire mes jambes de mannequin donc (un peu engourdies malgré tout…). La petite entrée de l’Airbus A330 s’ouvre sur mon nouveau pays ou, plutôt, sur quatre de mes nouveaux compatriotes, en uniforme marron clair avec un grand chapeau assorti. Je garde bien en main mon passeport ainsi que la petite feuille à montrer à la douane, soigneusement remplie quelques minutes avant l’atterrissage, car c’est la police qui nous attend ! Un des voyageurs nous grille la priorité : le commandant de bord vient en effet de porter plainte contre lui pour avoir fumé dans les toilettes. Pas très fin. Résultat : le père de famille en question (qui au passage était arrivé avec femme et enfants avec une heure de retard à l’embarquement, et cela avec une totale insouciance…) a eu droit à cette petite phrase d’une passagère : « On va le passer à tabac ! » J’observe alors l’un des policiers s’approcher de sa collègue, le sourire jusqu’aux oreilles, et l’entends dire discrètement : « On va le passer à tabac ! Ahahahaha !! » Je me marre moi aussi. Ils ont l’air cool ces Québécois !

18h30 heure montréalaise (il est temps d’oublier l’heure française). J’arrive dans ma résidence, en réalité la résidence universitaire de l’Université de Montréal, ouverte aux voyageurs pendant les vacances. Une jeune fille blonde m’accueille. Je sors mes chèques de voyage pour payer un mois de location. Elle fouille dans son tiroir à la recherche de monnaie, puis me regarde, embêtée : « Tu n’aurais pas 14 sous ? » J’ouvre ma pochette jusqu’alors planquée sous mon tee-shirt et ne trouve rien non plus… Elle disparaît quelques instants et revient avec les « 14 sous » en question. Je lui demande ensuite où se trouve la cafétéria et s’il y a des restos à côté. « C’est sur le mappe, dans ta chambre.
- Ah vale* ! »
Après cette courte conversation plurilinguistique, je pars vers l’ascenseur, direction le 9e étage. Je souris à la dame déjà à l’intérieur et lance un jovial « hola ! ».
Constat : l’espagnol, je le dégaine plus vite que le français… Ça promet !

* « d’accord » en espagnol


État des lieux

Une chambre universitaire, effectivement : 9 m2, confort spartiate, mais ça fera largement l’affaire. Je pose valise et sac à dos, constate qu’il y a de nombreux rangements, que tout est bien propre, et c’est l’essentiel. J’avise ensuite une serviette de bain et pars direct à la douche, commune aux 10 chambres s’étalant en quinconce sur l’étage. J’ouvre la porte intitulée « toilette », derrière laquelle je découvre un lavabo, deux douches, et, accolé à l’une d’elles, un WC. Je lis sur la porte de ce dernier un message dactylographié : « Ne pas claquer la porte de la toilette car la porte de la douche va s’ouvrir ». Bon… J’entre pour une petite pause pipi et lis, sur le côté pile de la porte cette fois : « Évitez de claquer la porte » avec cette précision pertinente rajoutée au stylo : « surtout s’il y a quelqu’un dans la douche » !


Première virée

20 h. La séance lavage terminée (par chance, personne n’a claqué la porte de « la toilette »…), je rassemble mes dernières forces et pars me rassasier en ville. Ces dernières forces, elles s’évanouissent après trois minutes de marche vers le métro : j’ai l’impression que le sol bouge sous mes pas, comme si je rebondissais dessus, comme si j’étais bourrée en fait…
20h40. La nuit tombe sur les gratte-ciel et les avenues sans voiture. Je cherche vainement des passants, de la vie autour de moi. Le contraste avec Madrid me saisit, je n’avais pas imaginé telle ambiance en arrivant à 20h40 dans l’une des plus grandes villes canadiennes, ou plutôt telle absence d’ambiance. Petite excuse : aujourd’hui c’est la fête nationale, d’où la fermeture d’à peu près tout.
20h55. Mes jambes, mon ventre et mon cerveau n’en peuvent plus. Lasse de chercher autre chose qu’un fast-food, je finis au Mac Do’ de la gare centrale. Je me console rapidement, je commence en effet, mes trois mois nord-américains en m’installant dans LE symbole de la gastronomie locale… Par la même occasion, je replonge 15 ans en arrière, quand certains mardis soirs ma mère passait au Mac Drive d’Aurillac en sortant du boulot et ramenait à la maison des menus « Mac Chicken » dont mon frère et moi nous délections… Bizarrement, je me retrouve pourtant totalement paumée devant le large panneau lumineux avec la liste des menus, entrecoupés de formules, options diverses et photos de « poutines » : des frites avec un truc gluant à l’intérieur, du fromage certainement. Pas de client devant moi, je m’approche donc du caissier à casquette ; m’annonce un tas de menus avec leurs composantes, le tout d’une voix monocorde mais, surtout, dans une langue anglo-québécoise dont je comprends un mot sur deux. Je choisis une formule au pif, elle-même laissant place à un large choix de menus, et finis par oser un audacieux : « Euh… Un hamburger ?
- Lequel ? »
Je lui montre la photo.
21 h. Je déguste un « Quart de livre avec fromage ». Oui, oui, c’est bien son nom. Je me rends vite compte qu’il s’agit d’un bon vieux Royal Cheese, servi avec frites et une bouteille d’eau de très exactement 591 ml. De ma place, j’entends les quelques clients commander leur dîner à 7 dollars, la moitié parlant en français, l’autre en anglais. Confirmation, je suis bien paumée. Mon cerveau n’a pas encore compris qu’on pouvait parler français à 6 000 km de la France ; par ailleurs, un bilinguisme français/anglais si naturel me sidère et, enfin, j’ai une envie folle de parler espagnol. Je m’arrête ensuite sur un couple assez âgé d’Asiatiques assis à quelques mètres. L’homme, coudes sur la table, mains sur les oreilles, reste impassible, un petit verre blanc isotherme à côté de lui. Sa compagne, au léger sourire fixé sur le visage, se concentre sur un sudoku. Ils resteront là, immobiles, tout au long de mon repas, comme deux statues insolites, un peu drôles, empreintes en même temps de tristesse, de quelque chose de douloureux, là, dans l’ambiance presque glauque d’un Mac Do quasi désert, un soir de jour férié.
21h15. Les gratte-ciel éclairent l’horizon. Ils s’élèvent, majestueux, dans un silence quasi-religieux, ils me happent, leur lumière emplit le vide de la rue et m’inonde.

Jour 0 – Décollage

La ville s’éloigne, des milliers de petites lumières s’éteignent. Parmi elles, quelque part vers cet horizon qui disparaît, celle que j’avais fait briller pendant un an et cinq mois.

Le 31 janvier 2007, je débarquais à Madrid avec pour tout bagage un an d’auto-apprentissage de l’espagnol, mes économies et de l’énergie à revendre.
Le 19 mars, après quelques épreuves difficiles, je décrochais le travail qui se révèlera comme le plus excitant de ma jeune carrière : prof de français dans une grande entreprise. J’allais rencontrer des personnalités de tous horizons, créer avec elles une ambiance excluant tout stress et mêlant à la fois simplicité, humilité, bonne humeur et confiance mutuelle. Mes élèves, je m’y suis attachée. Au-delà, je m’attachais à l’Espagne chaque jour un peu plus. Je savourais les gens, et je savourais une vie sans responsabilité, sans contrainte, une vie rêvée.
Le 31 décembre, je prenais la décision de quitter Madrid, et fixais le grand départ au 1er juillet, juste après la fin des cours. Une vie rêvée est fragile et éphémère. Il fallait partir, avant qu'une autre vie, la vraie, s’immisce dans cette bulle enchantée, il fallait partir pour profiter de toute la confiance et la richesse accumulées durant ces 17 mois. C'était l'heure de l'envol, et il me ramènerait en France, définitivement.
Mais avant, une dernière petite folie, une petite folie de trois mois, au-delà de l’Atlantique, grâce à laquelle je m’échapperais une dernière fois…

Présentation

Prénom : Stéphanie
Âge : 28
État (physique, mental, civil, géographique) : suspendu
Profession(s) : ex-journaliste (France), ex-prof (Espagne)
Date-clé : 1er juillet 2008, le jour 0, le départ vers un nuevo destino*


* « une nouvelle destination », « un nouveau destin »